Faire face au plagiat dans un contexte numérique
Si le plagiat est un problème très ancien, il est vrai que l’IA – dans ses multiples champs d’application – est de nature d’une part à faciliter la fraude, d’autre part brouiller les pistes, tant pour les élèves que pour le corps enseignant. Ce document vise à faire le point sur l'état de la question et à esquisser quelques pistes d'action.
Nous proposons en outre un document contenant une série de recommandations élaborées dans le cadre d’un projet mené au SEM entre 2023 et 2025.
Version 3 – novembre 2025
1. Le plagiat: une définition problématique?
La définition de la notion de plagiat se révèle délicate. Il en existe plusieurs, qui peuvent varier quelque peu en fonction de l’ancrage culturel. Par ailleurs, l’appellation «plagiat» recouvre une multiplicité de pratiques. On trouvera une synthèse de cette question sur le site de Compilatio.
Dans le contexte scolaire, le plagiat est avant tout une forme de fraude. Un cadre clair est défini par la jurisprudence et par un certain nombre de documents de référence, pensés généralement pour les travaux de fin d'études. Relevons notamment le guide du DIP sur la rédaction des travaux personnels d’approfondissement ou les travaux interdisciplinaires centrés sur les projets, ou encore l'Aide-mémoire Ethique/Plagiat de la Commission suisse de maturité.
Selon ce dernier :
«Il y a plagiat lorsque des idées, des raisonnements, des formulations, etc. provenant de tiers dans un travail ne sont pas signalés comme tels, mais présentés comme la propre création de l’auteur. Il n’est pas déterminant pour qualifier un plagiat que celui-ci soit intentionnel (tromperie volontaire) ou non (par ex. s’il est dû à un oubli d’indiquer les sources).»
Trois éléments principaux ressortent :
► Présenter le travail d’autrui comme son propre travail
Il y a non seulement plagiat lorsque l’on emprunte des «formulations» («copier-coller») à un tiers sans le signaler clairement, mais aussi lorsque l’on reprend ses «idées» ou ses «raisonnements» en les reformulant. L’idée très répandue selon laquelle il suffit de reformuler un texte pour éviter le plagiat est donc erronée.
► Faire une mauvaise utilisation des sources
Il y a plagiat chaque fois qu’on emprunte du contenu sans en mentionner la source. Ceci inclut notamment des pratiques comme reprendre un texte mot à mot (avec ou sans guillemets) sans en indiquer l’origine, paraphraser un document sans le mentionner, emprunter une ou plusieurs idées à autrui sans y faire référence, recourir à la traduction d’un texte sans en indiquer la source, etc.
Dans un contexte numérique en ébullition, les règlements et autres documents cadres précisent toujours que la liste des pratiques frauduleuses n’est pas exhaustive.
► L’intentionnalité n’est pas un critère
Le caractère volontaire ou non du plagiat n’est en principe pas déterminant. En cas de problème, l’absence d’intentionnalité est d’ailleurs impossible à démontrer. En principe, un oubli ou une maladresse doivent donc entraîner la même sanction qu’une fraude volontaire. Ceci dit, dans le contexte scolaire, ce principe devrait être appliqué de manière progressive : les attentes envers les élèves ne seront pas les mêmes selon le niveau d’avancement dans le cursus de formation. Il est aussi essentiel de former convenablement les élèves si l’on souhaite appliquer les règlements existants.
Par ailleurs, le bon sens doit toujours prévaloir dans la pratique. La nature même du plagiat engendre de nombreux cas limites, ne serait-ce qu’en raison des informations dites de «notoriété publique», dont le périmètre peut être difficile à définir. S’il est nécessaire que les sources d’information soient indiquées de manière aussi systématique que possible, il est absurde de demander le référencement de chaque élément de sens commun.
2. IA générative: ce qui change et ce qui ne change pas
Les relations entre IA et plagiat sont relativement complexes et une compréhension trop « juridique » du plagiat peut être source de confusion. En effet, en droit, il est moins question de plagiat que d’atteinte à la propriété intellectuelle. Or, un outil d’IA générative n’étant pas une personne, il ne peut pas prétendre à la propriété intellectuelle.
On peut donc s’en tenir au principe fondamental selon lequel le fait de présenter comme sien un texte produit par autrui, y compris par une IA, est une fraude.
Ici encore, l'Aide-mémoire Ethique/Plagiat de la Commission suisse de maturité fournit un cadre clair:
«[…] les travaux de maturité commandés à des tiers (ghostwriters) ou élaborés à l'aide de programmes d'intelligence artificielle, mais présentés comme étant les siens, sont également considérés comme du plagiat.»
Ceci ne signifie évidemment pas que tout usage de l'IA constitue un plagiat. Les outils largement accessibles aujourd’hui peuvent être mobilisés de multiples manières: le fait de déléguer intégralement la rédaction de tout ou partie d’un texte n’en constitue qu'une parmi d’autres. Il est aussi possible de «collaborer» avec un outil comme ChatGPT ou Mistral AI pour établir un plan, rechercher des idées, les mettre en forme, synthétiser des sources, les traduire, corriger ou encore réviser un texte. Ces usages ne sont évidemment ni exhaustifs, ni exclusifs.
Actuellement, au niveau tertiaire en particulier, on voit donc émerger différents modèles qui tentent de formaliser les usages légitimes et illégitimes de l’IA dans les travaux académiques. Certains modèles utilisent le levier du référencement en demandant que chaque usage d’une IA dans un travail soit strictement documenté. Ce modèle repose notamment sur une distinction entre «sources» et «usages». D’autres modèles reposent sur différents «niveaux d’intégration» des IA: du travail réalisé sans IA à l’intégration totale de l’IA, en passant par la collaboration avec l’IA.
Pour une présentation plus détaillée de ces deux approches, voir la section 2 du rapport Elaboration d’un modèle transversal de prévention du plagiat.
3. La détection du plagiat
Nous l’avons vu, le contexte numérique dans lequel nous évoluons rend le plagiat plus facile et plus tentant. En réaction, l’utilisation d’outils numériques de détection du plagiat s’est généralisée au degré secondaire comme au degré tertiaire. Les enseignantes et enseignants du Secondaire II ont accès à Magister+ de Compilatio, un outil qui est utilisé systématiquement pour les travaux de fin d'études des différentes filières, mais auquel il est possible d’accéder en tout temps via le portail eduge.ch.
Magister+ détecte très efficacement les emprunts aux sources en ligne, parfois à partir de quelques mots seulement. Il établit, sur la base de ces «similitudes», un score global exprimé en pour-cent et produit un rapport plus détaillé, dans lequel les passages concernés sont mis en regard des sources identifiées. Par ailleurs, Magister+ détecte, bien que de manière imparfaite, les textes potentiellement produits par des IA. Pour ce faire, il procède à une analyse stylométrique recourant elle-même à l’intelligence artificielle et exprime le résultat en pourcents. Il est important de relever que ce taux ne correspond pas à une probabilité, mais bien au rapport entre d’une part le nombre de mots identifiés comme probablement produits par une IA et d’autre part le nombre de mots total. Cependant, le plagiat par recours à l’IA ne peut pas être démontré avec certitude, contrairement aux pratiques plus classiques; le rapport produit par Magister+ indique clairement que le taux repéré n’a pas valeur de preuve.
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De plus, il est possible de tromper la vigilance de cet outil. Certains élèves font ainsi preuve d’une grande créativité en utilisant des services en ligne, souvent gratuits, pour reformuler, résumer, paraphraser et bien sûr traduire n'importe quel texte: article académique trouvé sur un portail comme Google Scholar ou Cairn, travail «emprunté» à des tiers, etc. Plus récemment, on a vu l’émergence de services appelés humanizers en anglais qui prétendent donner une apparence plus authentique aux textes générés par des IA. Ironiquement peut-être, Compilatio lui-même propose aux élèves un service similaire à celui proposé aux professeurs qui permet à ces premiers de détecter les passages problématiques de leurs travaux avant la reddition d’un travail et de corriger le tir.
Un outil tel que Magister+ reste donc un allié précieux, mais il convient d’en faire un usage éclairé. Une vérification sérieuse devrait inclure l’analyse des rapports produits, par exemple en comparant les notes en bas de page aux sources identifiées par Compilatio, ou d’autres vérifications «manuelles» (par ex. attention portée aux incohérences de style, aux sources citées, etc.). Dans les travaux de fin d’études, le suivi des travaux dans la durée va également jouer un rôle déterminant pour prévenir et détecter les formes plus insidieuses de fraude. Lorsqu’il y a soupçon de plagiat, en particulier par recours à l’IA, il est recommandé de vérifier oralement si l’élève maîtrise la matière. Enfin, en cas de soupçon important ou en présence d’un cas avéré, il convient d’aviser sa hiérarchie compétente: l’application de sanctions suite à un plagiat est en effet du ressort de la direction des établissements.
4. Prévenir le plagiat par la pédagogie
A l'heure qu'il est, le corps enseignant cherche souvent à se prémunir contre le plagiat en évitant d'évaluer des travaux réalisés en dehors de la classe. Il est plus important que jamais de développer des approches préventives pour sensibiliser les élèves au plagiat. Il peut par exemple valoir la peine de s’interroger sur les causes du plagiat, au-delà d’aspects intuitivement évidents, comme la volonté d’obtenir de meilleurs résultats et l’économie de temps ou d’effort. Martine Peters, professeure à l’Université du Québec en Outaouais et directrice de la recherche du Groupe de recherche sur l’intégrité académique (GRIA), explique dans une interview donnée en 2020 que les élèves plagient aussi par manque de connaissances.
Ces connaissances sont de quatre ordres:
- Compétences informationnelles: les élèves ont des difficultés à mener des recherches bibliographiques efficaces, à estimer la nature exacte des sources identifiées.
- Compétences rédactionnelles: les élèves ne savent pas toujours, lors de la rédaction elle-même, citer ou paraphraser adéquatement leurs sources.
- Compétences de référencement documentaire: les élèves ont de la peine à référencer correctement les sources utilisées (notes en bas de page ou appels de citation, bibliographie).
- Connaissances relatives au plagiat lui-même: bien souvent, les élèves ne sont pas suffisamment au clair sur ce qu’est le plagiat exactement.
Pour compléter son analyse initiale de 2020, il faudrait encore ajouter que des connaissances sur l’IA – en particulier sur son fonctionnement et ses limites – sont indispensables.
En somme, pour lutter efficacement contre le plagiat, il faudrait renforcer les compétences des élèves dans les cinq domaines évoqués ci-dessus en proposant des activités de prévention en classe. Dans cette optique-là, il faudrait mobiliser des enseignantes et enseignants de plusieurs disciplines pour accompagner les élèves dans l’acquisition progressive et méthodique de ces compétences par le biais d’activités spécifiques. Les bibliothécaires scolaires, qui proposent d’ores et déjà des ateliers de compétences informationnelles aux élèves, ont également un rôle clé à jouer à cet égard.
Ajoutons encore que, dans un article publié fin 2023, Martine Peters souligne plus généralement l’importance de créer, dans les classes, une véritable «culture d’intégrité académique». Cette culture doit également passer par un comportement exemplaire du corps enseignant qui, selon elle, doit soigner le référencement des sources utilisées dans son propre matériel pédagogique et expliciter les usages faits des IA pour encourager les élèves à faire de même.
6. Encourager des usages responsables
La prévention du plagiat nous pousse donc à nous interroger sur nos pratiques professionnelles, sur nos attentes vis-à-vis de nos élèves et sur les compétences que nous souhaitons leur faire acquérir. Parmi ces compétences, une place de choix devrait en outre être réservée aux compétences informationnelles, qui vont leur permettre de mieux naviguer un monde où les IA rendent d’ores et déjà l’évaluation de la fiabilité des sources d’informations bien plus complexe.
Le risque de fraude induit par les outils d’IA focalise beaucoup d’attention. Les questions posées par leur utilisation par les élèves dépasse néanmoins largement la problématique du plagiat. Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, il apparaît clairement que nous avons affaire à un enjeu pédagogique au sens large. Une mauvaise utilisation des IA peut vider le travail scolaire de tout son sens, à savoir l’entraînement en vue d’acquérir et de consolider des connaissances et des compétences. Il nous appartient, dans une certaine mesure, d’encourager nos élèves à ne pas déléguer purement et simplement les tâches scolaires traditionnelles à des machines. Les lignes directrices émises par la Direction générale de l’Enseignement secondaire II en août 2024 et 2025 peuvent être interprétées comme une invitation à développer des usages responsables de l’IA.
Ressources complémentaires
- Rapport Elaboration d’un modèle transversal de prévention du plagiat
- Recommandations pour la prévention du plagiat
- Formation Magister+
- Formation proposée par le service écoles-médias: Prévenir le plagiat dans les travaux d’élèves
- Formation proposée par le service écoles-médias: Enseigner la recherche documentaire sur Internet
- Usages scolaires des outils d’intelligence artificielle à l’ESII - Communication aux élèves, aux apprenties et aux apprentis
- Quels usages concrets de ChatGPT dans l’enseignement?